Vendredi 22 février 2008
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19:55
Bon, c'est mon tour. Je suis la chatte de montmartre, celle qui a pris la place d'autres chats que Christian (c'est le nom de mon copain humain) a perdus et
dont il parle à me rebattre les oreilles comme si je n'étais pas là pour prendre toute la place dévolue à la gent féline. Son premier chat, il l'a appelé tio tio, c'est un nom du nord, un diminutif
qui signifie petit. En, fait il l'avait d'abord nommé tiochat et puis comme souvent avec les noms ça s'est simplifié et c'est devenu tio tio. Je crois qu'il l'a aimé celui là comme c'est pas
possible; Il a compris le monde chat grâce à lui. Il a saisi ce qui était important dans la vie et ce qui ne l'était pas. Il s'est rendu compte qu'un chat c'était indispensable pour donner une
musique à la vie, qu'un appartement sans chat c'était pire qu'un appartement sans soleil, sans fenêtres. Depuis qu'il l'a connu il n'a jamais pu supporter une maison sans animal. Quand les hommes
vivent entre eux c'est tôt ou tard invivable. Il faut qu'une petite panthère se mette à zigzaguer parmi eux pour remettre de la vie, de la vraie vie. Un chien c'est possible aussi. C'est si bon un
chien, ça ressemble à rien d'humain, c'est la confiance absolue, l'amour absolu. Un chien, vous pouvez le battre, il vous aime malgré tout, il vous regarde en bon chien qui est incapable de penser
que le coup que vous lui donnez vient de vous. Il garde ses gros yeux dans les vôtres et il vous supplie de le libérer de la souffrance qu'il reçoit d'un méchant qui ne saurait être vous. Ils se
laissent pendre les chiens, dépecer, martyriser sans perdre confiance en leurs bourreaux. Au fond le Christ c'est des chiens qu'il a dû s'inspirer pour réagir comme il l'a fait aux saloperies que
lui infligeaient ses bourreaux. Notre Seigneur des Chiens. Moi je les apprécie les chiens, de loin. J'aime pas trop leur odeur et leur
manie de se renifler le trou du cul. Je ne sais pas quel plaisir ils y trouvent à renifler cet endroit merdique. Je sais que pour ma part je ne supporte pas la moindre miette de caca sur mon anus
tout rose. Je préfère lêcher pour l'enlever que le laisser s'accrocher comme un morpion malfaisant. Bon, je m'égare, ce que je veux dire aujourd'hui, 22 février c'est que je suis angoissée une fois
de plus. J'ai bien compris qu'il s'en allait Christian, qu'il repartait pour ses périples bizarres en Asie. J'ai vu les valises se remplir peu à peu. j'avais beau me coucher dessus, rien à faire.
Elle s'ouvraient et se remplissaient et gonflaient... Une étiquette mauve sur le dessus, Singapour, Denpasar. Je ne sais pas ce que c'est mais ce dont je suis sûre c'est que c'est une nouvbelle
galère pour moi. Il va me confier à une vieille dame très gentille mais qui sent mauvais et qui vit dans un ridicule studio de 20 mètres carrés. Je vais devoir attendre, laisser passser les heures
interminables, installée sur un coussin de vant la fenêtre. Je sais qu'il ne sert à rien de se planquer, de trouver l'endroit indénichable. Il les connaît tous. Sous le chauufe eau dans la
penderie, au dessus du frigo dans la cuisine, raplatie comme une crèpe sous la couette... Il connaît chaque cachette comme sa poche et il finit toujours par me saisir par la peau du cou et me
fourrer dans ma boîte en plastic. L'heure approche. Il me parle comme à un bébé, il exagère le doucereux, il en rajoute. Il veut se faire pardonner mais il sait que je ne pardonne pas. Il approche,
il me prend. Voilà c'est parti pour quinze jours de silence. Bon voyage Christian. Je t'aime malgré ce que tu me fais. Reviens-moi, surtout reviens-moi. Ne crains pas les tsunamis, les tremblements
de terre, les éruptions volcaniques, les terroristes. j'ai besoin de toi. je ne te pardonne pas mais j'ai besoin de toi. C'est toi qui m'as ramassée dans un terrain vague de St Denis, c'est toi qui
m'as mise sur ta couette, qui m'as couverte de caresses et de noms soyeux. Je vais attendre. Je vais t'attendre.
Par tiolou
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Mardi 19 février 2008
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Par tiolou
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Jeudi 14 février 2008
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16:41
Dors en paix
Dans mon vieux pull
Où tu as feint d'ignorer
La piqûre qui violentait ta veine
Dors en paix
Sous le houx
Qui prépare ses fruits rouges
De Noël
____________________________________________
Animal en rond autour de ton coeur
Ils s'approchent de toi les oiseaux fascinants
Et ne font pas trembler tes vibrisses
Ni se tendre ton regard
Comme une corde qui va rompre
Animal en rond autour de ton coeur
Elle ne te fait pas lever ma voix
Ni venir en dansant
Les yeux mi-clos
Comme les mains qui vont s'ouvrir
Animal en rond autour de ton coeur
Qui a cessé
De battre
___________________________________________
Quand tes yeux peu à peu changeront de couleur
Emporte avec toi ton jardin retrouvé
Et mes caresses folles
Et mon amour qui ne t'a pas sauvé
___________________________________________
Gratter la terre
Sur tes poumons et ton museau
Te rendre à la légéreté de l'air
Au ciel remué de mouettes
Au vent grésillant de sable
Te voir débouler mon bélier
Par la trappe rouge
Et t'entendre miauler
Devant le Dieu frigo au trésor de crevettes
Te prendre dans mes bras
Et murmurer contre ta tempe chaude
La mélodie secrète
Qui nous fait ronronner
Nous aurions dû veiller tous les deux
Dresser l'oreille et ouvrir l'oeil
Nous n'aurions pas laissé la mort
Etirer en toi ses doigts secs
Glisser en moi
Avec des ruses de serpent
__________________________________________
Il y a un jardin pour toi
Avec des murs bleus et des fleurs
Il y a une petite maison claire
Avec une porte toujours ouverte
Il y a ton vieux compagnon qui t'attend
Avec des larmes dans les yeux
__________________________________________
Facile si facile de prendre quelques pilules blanches
Tu ranges tes affaires et tu vas sous la douche
Tu t'étends sur ton lit et tu fermes les yeux
Facile si facile de sentir s'écrouler les murs
Et s'ouvrir la nuit en éventail
Alors tu sens venir contre toi ton vieux chat
Il met sa tête sur ton cou et pèse sur tes poumons
Tu poses les mains sur son dos
Tu es heureux
Tu attends le lever du soleil
Sur un jardin fou d'odeurs et de vent marin
___________________________________________
Je t'ai sorti du sac poubelle
Où on t'avait jeté
Le sang a coulé noir
Entre tes crocs
Je t'ai posé sur le velours de Damas
J'ai mis entre tes pattes ma photo
Depuis je dors sur un lit de sauges
Avec sur les poumons tout le sable et la terre
J'attends le jour d'octobre
Où nous sortirons tous les deux
Au grand soleil
_________________________________________
Mon chat tu n'es pas abandonné
Dans cette clinique aux carreaux blancs
Je suis là à quelques mètres de toi
Et je pleure
On me dit que tu vas mourir
Malgré les aiguilles rouges dans tes veines
Que le monde autour de toi s'amenuise
Et que l'espoir avec ses grands feuillages
Et ses oiseaux
N'a plus que branches noires
Mon chat je vais m'approcher de toi
Avec à mes côtés la mort
Et tes grands yeux vont s'ouvrir encore
Pour ne regarder que moi
Qui te prendrai dans mes bras
Quand tes yeux peu à, peu changeront de couleur
Emporte avec toi ton jardin retrouvé
Et mes caresses folles
Et mon amour qui ne t'a pas sauvé
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Par tiolou
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Mardi 12 février 2008
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15:05
Tu auras un jardin ébouriffé d'odeurs
Avec des pierres chaudes et des arbres de vie
Tu auras des oiseaux rouges
Qui feront semblant d'avoir peur
Et renaîtront sous tes griffes
Tu auras des bouquets de thym
Pour y laisser passer les heures
Tu auras ton vieux maître
Qui viendra s'asseoir à côté de toi
Et te regardera en souriant
Alors nous retrouverons le goût de vivre
Alors nous serons morts et nous n'en saurons rien
Par tiolou
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Mardi 12 février 2008
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14:16
Il a senti l'air de la mer, l'odeur si caractéristique de cette côte venteuse. Puisque nous avons plusieurs vies, c'est peut-être là que je vais retrouver un
corps de chat. Peut-être revoir Missou, ma préférée.
Il a garé la voiture en face du collège, a traversé la rue et cogné à la porte du jardin. Le P. il est arrivé avec une mine consternée dans sa face bouffie. Il a dit, j'aurais pas dû
te laisser l'emmener. Il a montré un trou qu'il avait creusé à côté des fraisiers et il a apporté comme un trésor un vieux tissu iranien qui servait de nappe et qui était tout tâché.
Mon ami, il s'est couché dans l'herbe et a arraché des touffes qu'il s'est écrasées sur le visage. Il est allé chercher une pelle et a creusé, loin des fraisiers, au fond du jardin,
entre les deux pins qui me servaient d'observatoire. Il a eu du mal à cause des racines mais il est allé jusqu'au sable blanc où miroitent des éclats de mica.
Le vent remuait les branches. Le phare envoyait ses giclées de lumière à intervalles réguliers. Petit il aimait cette lumière qui traversait les persiennes et animait la nuit. Les hululements du
vent, les ailes de lumière, pour la dernière fois il les retrouvait, au pied de cette tombe sous les pins. Il m'a sorti de ma boîte, écarté le vieux tissu que le P. lui tendait. Il a entrouvert le
châle pour glisser entre mes pattes sa photo. Il a refermé le châle et m'a posé avec douceur sur le sable blanc. Il est resté longtemps sans pouvoir me recouvrir de terre. Il a attendu que le
P. rentre dans la maison.
Il n'a pas senti la pluie qui soudain zébrait les rayons du phare. Il respirait la mer, le vent, l'odeur âcre des dunes. On était là tous les deux au bord du monde.
La terre mouillée s'est appesantie sur le châle bleu. Une pomme de pin a roulé sur ma tombe. Pendant la nuit le plus grand des deux pins se couchera sur moi, le tronc presque
horizontal. C'est mon poste d'observation qui se met à ma hauteur...
Il est rentré dans la maison. Le P. a sorti une bouteille de whyskie, geste exceptionnel pour un radin de première et lui a offert un verre. Il a pas refusé mon ami, il en avait besoin.
Il n'a pas voulu dormir dans sa maison volée et il est reparti avec ma boîte vide. Le vent était maintenant tempétueux. On voyait sur la route zigzaguer des branches arrachées et
d'étranges écheveaux de broussailles. Mon ami a roulé, seul pendant les heures de la nuit. Il avait aucune peur, il s'en foutait. Il est arrivé à Paris quand un petit jour s'insinuait à travers les
nuages.
Il a fermé la porte à double tour. Il a allumé toutes les lampes. Il a écrit ces quelques mots qui ont traversé l'espace et sont venus contre mon poitrail, à côté de sa photo. Longue
vie mon ami, ne te presse pas, il y a devant toi bien des rencontres et de l'amour. Je suis une petite sentinelle et j'attends ce jour, le plus lointain possible où ton poème deviendra
réalité.
Par tiolou
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Mardi 12 février 2008
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13:41
Tant qu'on reste allongé à côté d'un mort, il n'est pas mort. Le quotidien n'a pas repris sa marche avec ses milliers de contraintes qui masquent la nudité de
l'absence. Il faut rencontrer des gens, sourire, parler, accepter dans le meilleur des cas des "condoléances" plus ou moins contrites. Pour un chat, il n'y a même pas à attendre un peu de
compassion. Un animal, pensez-vous. Faut être vraiment dans le manque d'enfants ou d'amour pour donner tant d'importance à un vulgaire animal. Seuls peuvent comprendre ceux qui ont l'âme et le
coeur ouvert et comprennent qu'on partage le même mystère, la même nécessité de survivre sans savoir pourquoi, la même angoisse devant la souffrance et la mort. François d'Assise, il paraît qu'il
était comme ça. Il a engueulé une carpe gloutonne qui avait été hameçonnée. Il l'a délivrée et puis il lui a parlé. Ma soeur carpe, fais attention la prochaine fois, sois plus prudente avant de te
précipiter sur ton vermisseau. Il a dit ma soeur. Il a dit mon frère pour le loup qui terrorisait un village. Du coup le loup, comme il s'est senti aimé, il a cessé de terroriser le village. Il est
devenu sympathique et serviable. Les villageois l'ont nourri comme un bon chien. Les chrétiens ils ont oublié ce François. Ils disent rarement ma soeur ou mon frère aux animaux. Ils parlent d'eux
comme de vulgaires produits de l'industrie. Le veau de Normandie c'est un bon produit français, le poulet de Loué, idem, les agneaux du Larzac itou... un produit comme les casseroles, les stylos,
les frigos, les ordinateurs.
Il a fini par se lever et prendre le téléphone. Au P. il a téléphoné. Rien de trop. Mon chat est mort. Je veux l'enterrer dans son jardin. Je prends la voiture et
j'arrive.
Il est allé choisir un grand châle qu'il avait acheté à Damas. Un châle aux reflets bleu sombre et aux fils d'or. Il m'a posé dessus et il a replié sur moi les pans du
tissu. Il a laissé passer ma tête pour que mon museau puisse atteindre l'air. Il m'a glissé dans la cage et a fermé la porte. Les larmes lui sont venues quand il s'est dit que pour la première fois
je miaulais pas au moment de la mise en boîte de transport. C'est vrai, j'ai jamais supporté. J'étais capable de gueuler de la première à la dernière minute malgré la lassitude et l'absence de
résultat. Une fois, il a perdu patience. Il y avait du brouillard et une circulation dense. Moi je miaulais comme d'habitude. Tout à coup il a frappé ma boîte violemment en criant, tu vas te taire
enfin. Presqu'aussitôt, il s'est repris, excuse-moi, je suis fatigué, j'en ai marre de cette route; alors je me suis remis à miauler pour bien montrer que je lui en voulais pas.
Il m'a mis à côté de lui dans la voiture et on a roulé vers le nord. Il y avait beaucoup de vent et sur la nationale 1 quasiment pas de circulation. La tempête se lèverait bientôt. Beaucoup
s'en souviennent de cette tempête qui a arraché des toits en plein Paris, décimé les forêts et tuer des passants.
Par tiolou
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Mardi 12 février 2008
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09:12
Mon ami il est rentré avec la caisse bleue. Il m'a sorti du sac où le veto m'avait jeté. Il m'a posé sur le lit. Il a essuyé le sang qui perlait de mon museau. Il
s'est couché près de moi et il a pleuré. Moi j'aurais voulu lui donner des coups de tête en ronronnant. J'étais plus dans ce petit corps gris que je découvrais. J'étais là sans y être. J' avais pas
de ficelles pour faire bouger ce chat mort sur le lit.
Mon ami s'est levé. Il a pris une feuille et un crayon et il a écrit.
Il t'a mis dans un sac poubelle
Il m'a proposé de te garder dans son congélateur
Il m'a dit de t'enterrer vite
A cause de la décomposition
Et moi
Je ne pouvais rien contre ses mains professionnelles
Et moi
J'aurais voulu te bercer doucement
Et te parler sans fin
Mais j'ai signé un chèque
Et je n'ai pas giflé cet homme qui me disait :
<Ne vous en faîtes pas
Vous en prendrez un autre.>
Par tiolou
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Dimanche 10 février 2008
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10:00
Je t'entends dans la cuisine. Des bruits enveloppés de coton. Il me prépare à manger, j'en suis sûr. L'assiette arrive avec des crevettes décortiquées. Je
reconnais à l'odeur qui me donne le mal de mer. Aucun appétit. Pourtant, je les ai aimées comme un malade il y a pas si longtemps. Je savais même ouvrir le frigo pour les dénicher. Je sautais
latéralement sur la pédale et ça faisait clic. La porte s'entrouvrait, il y avait plus que donner de la patte, se dresser jusqu'à la clayette et se servir pénardement.
J'aimerais tant lui faire plaisir, lui montrer que j'apprécie ses attentions, mais rien à faire. J'ai le dégoût total. J'ai aucune possibilité de bouger d'un poil. Je sais qu'au moindre mouvement
je réveillerai les hameçons.
Il s'en va. Je sais qu'il va revenir avec sa seringue et j'ai pas la force d'aller sous le lit. Il m'enfonce son aiguille dans le cou. Je suis sûr que ça sert à rien ces piqûres. C'est un gadget du
veto. Il attend que je revienne le veto. Il attend de régler mon problème. Je sens qu'il sera bientôt réglé le problème. Mais comment retenir ce cri interminable qui me vient des entrailles, ce cri
qui m'effraye et me hérisse.
Mon ami se met à genoux, il se bouche les oreilles, il se crispe et grimace. Je sais ce qu'il va faire. Il prend la cage et me saisit avec la pieuvre réveillée qui se
débat plus que moi et le griffe.
Je me retrouve chez le vétérinaire et je suis mis en observation comme il dit dans une cage de fer que je connais, entre deux souffrances d'animaux indistincts. On me greffe des tuyaux en plastic
et on m'oublie sur ma banquise qui dérive lentement.
Le soir, il y a rien à faire, il faut prendre une décision, il risque de souffrir beaucoup. Décidez-vous.
Mon ami me prend la tête entre les mains et ça me calme, ça ralentit un peu les battements de mon coeur. Il me tient intensément comme pour m'intégrer à lui, pour me libérer de la maladie et du
veto. Une aiguille me transperce. Je crie. Les mains se font plus chaudes et plus protectrices. J'ai peur. La pieuvre se fait de glace et enserre mon coeur. Je ne vois plus rien. J'ai peur.
Emporte-moi mon ami. Ouvre ton ventre que je me réfugie à l'intérieur de toi où il fait chaud et où ton coeur battra pour le mien qui s'arrête.
Par tiolou
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Samedi 9 février 2008
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16:02
Nous quand on meurt, on nous met dans un sac poubelle. Les animaux faut voir ce qu'on en fait. Vous imaginez pas qu'on respecte les vaches, les chevaux, les cochons,
les moutons... Il faudrait s'excuser de les tuer, recueillir leurs restes et les enterrer dans un cimetière si étendu que toute la terre suffirait pas. Moi je trouve ce monde dégueulasse
comme dit Fadéla.
Il y a des gens, tout écarquillés qui vous parlent avec trémolos de la beauté du monde. Ils s'extasient devant une rose, se pâment quand le soleil se couche, chantent le génie du Créateur qui
nous a fait le cadeau du siècle en nous offrant cet univers mirobolant. Mon ami quand il les entend, il récite quelques mots d'un certain Hugo :
Le monde est une fête où le meurtre fourmille
Et la Création se dévore en famille.
Vous avez remarqué les documentaires en Afrique, en Asie ou ailleurs. Il y a des animaux magnifiques, veloutés, agiles, espiègles. Il y a des mamans avec leur petit tout flageollant, il y a des
innocents tout occupés à désherber quand, c'est inévitable, arrive une bande de sanguinaires qui s'abattent sur le plus faible, le plus isolé, le plus poète pour le lacérer, l'égorger, le bouffer
vivant. Je sais bien qu'on peut me reprocher la même chose. Je sais. J'ai rien contre ces sanguinaires. Ils y peuvent rien, c'est comme moi, on est créés comme ça. Mais ce qui m'énerve, c'est la
gnangnantise des zumains devant cette nature si splendide. Ils collent tout ça sur Dieu ou Allah ou Yaweh.. comme si c'était réussi. Vous trouvez ça réussi? vous êtes content d'être comme
vous êtes, vous êtes content du cancer qui ronge votre mère, vous êtes content de vos rides, de votre mémoire qui flanche, de votre sciatique... Vous trouvez qu'il est bien foutu le monde. Vous
trouvez que c'est normal de crever comme on crève avec tous ces raffinements de tortures, cette variété divine de maladies, de mutilations, d'angoisses.
A part mon ami, je vois rien de valable dans ce bordel sanglant.
Par tiolou
0
Samedi 9 février 2008
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10:11
Je suis resté comme ça longtemps. J'ai senti qu'il bougeait, se levait, sortait, revenait. Mais c'était comme le bruit de la mer quand je somnolais dans les dunes. Une
bonne présence rassurante. Je savais que je devais pas remuer d'un poil. Je devais faire la pierre, la grosse pierre grise. Je sais pas combien d'heures j'ai dormi. J'ai revu Bibi le gros boxer
baveux accompagné de ses zumains, Dédé et Lili. Je l'aimais bien ce lourdaud de chien. Il déboulait dans le jardin et en faisait plusieurs fois le tour en labourant le trèfle. Dédé et Lili avaient
de nouveaux pieds tout bleus avec des lacets blancs. Un bleu vif genre schtroumpf. Ils avançaient quatre à quatre avec leurs pataugas célestes. Je les aimais bien ces parigots en exil. Ils avaient
le coeur plus gros que leur portefeuille. Ils oubliaient jamais de m'apporter mon grignotage favori, des belles crevettes roses et croustillantes. Lili s'installait sur la rocaille et remuait un
sachet en plastic. Elle attendait que j'arrive et me frotte contre son pantalon de survête. Avec elle je me faisais jamais prier, j'arrivais en bélier contre ses pattes. Elle me plaisait Lili
qui n'avait pas pu avoir d'enfants. Lili qui ressemblait à Arletty et en avait l'accent et l'atmosphère. Elle était tout sourire devant les animaux et tout gâtisme devant son bibi. Le dimanche il
avait sa religieuse au chocolat, le lundi il partageait le pot au feu.... et chaque nuit il partageait le lit, étendu entre ses deux maîtres, le cul sur l'oreiller. Il pétait souvent Bibi. Mais ils
l'aimaient tellement que ça les génait pas du tout. Ils s'en amusaient, t'as lâché une sacrée caisse... Un jour mon ami il a offert un beau poste combiné qu'il avait rapporté du Liban où il y avait
pas de douane et où tout arrivait en contrebande sur les quais de Tripoli. Je me rappelle le P., la tête qu'il faisait ce jour-là. Lui qui savait plus où mettre les cadeaux qu'il recevait, sans
compter les chèques qu'il gobait, il a fait une scène le soir. A eux les postes, à eux les cadeaux qu'il a dit. C'était grotesque. C'est la formule qui m'a tordu les oreilles : A eux les
postes... j'avais envie de lui envoyer une patte sur la gueule. Je savais pas qu'un jour d'autres se chargeraient de la lui fracasser sa gueule.
Un jour le Bibi il a plus pété. Il est mort en vieux chien baveux, tout sénile et tout malodorant. Lili elle lui disait des mots d'amour et Dédé, le gros dur, il pleurait et ses larmes se
mélangeaient à sa morve.
Il a été enterré dans le jardin, tout au fond, derrière les pins. Il s'est retrouvé couvert de fleurs et de buis. Je suis passé mine de rien entre les bouquets et je vous jure que je l'ai entendu
péter. Un chien c'est un chien.
J'ai revu Lili et ses crevettes. Elle venait plus souvent avec plus de crevettes et même des toutes petites grises qui coûtaient le poil du ventre et qui étaient assez sympas pour remuer encore.
Dédé, je l'ai pas revu après l'enterrement. Il a voulu se promener très longtemps sur la plage. Il y a une grande jetée de pierres et de cailloux qui retient l'eau des marées dans une sorte de lac
où les zumains barbotent. Il a marché sur la jetée et a cogné le pied contre un morceau de ciment armé. L'enveloppe bleue s'est déchirée et un bout de ferraille rouillée a tailladé les orteils. Les
jours suivants il pouvait plus marcher. Il s'est mis à souffrir. On lui a coupé un orteil. Un deuxième. On lui a coupé le pied. Et puis un jour il est mort dans un hôpital avec vue sur la
jetée. On aurait dû l'enterrer avec Bibi. Ils se ressemblaient avec leur trogne râleuse et rigolarde. Paraît que c'est pas permis. Alors ils l'ont mis dans une ville de morts qui porte bien son
nom, Pantin.
Par tiolou
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